Roger-Pol Droit

Pensée antique, posture pratique

Le Monde, 12.4.2002

Depuis des siècles, Grecs et Romains accompagnent les variations de la philosophie occidentale. L'intérêt éditorial qu'ils suscitent ne se dément pas, doublé, en cette époque de troubles et de conflits, d'une soif de sagesse.

On revient aux Anciens. Personne sans doute ne les avait vraiment quittés. Grecs et Romains accompagnent en effet de siècle en siècle, comme une basse continue, les variations de la philosophie occidentale.

L'intérêt qu'ils suscitent se renouvelle pourtant. Editions, traductions, collections, études et colloques se multiplient. "On ouvre de nouveaux chantiers à peu près tous les jours en ce moment", souligne Jacques Brunschwig, l'un des meilleurs spécialistes mondiaux (1). Cette effervescence savante se double d'une faveur publique. Sénèque est un succès de librairie. Epicuriens, stoïciens, cyniques et autres chercheurs de sagesse redeviennent des personnages familiers. Ils ne sont plus simplement étudiés en classe, avec la part d'ennui suscitée par la contrainte. Les voilà lus simplement, en poche, dans le train ou le métro.

Pourquoi ? Ce n'est pas mystérieux. Ce regain d'attention, plus profond et durable qu'une mode, est lié à tout ce que l'époque possède d'inquiétant et de troublé. Plus le monde est violent, chaotique et disloqué, plus on s'intéresse à des pensées dont le but explicite fut de soigner l'âme en la pacifiant. L'après-11 septembre et le temps de longs conflits qui s'annonce devraient amplifier encore cette soif de la sagesse pratique. Ce qui attire d'abord, chez ces modèles antiques, c'est la manière de se comporter. C'était déjà le cas à Rome ou à Athènes : en voyant vivre le sage, en étant sidéré ou séduit par son style, on désirait découvrir la doctrine capable d'inspirer une telle existence. Fasciné par la sérénité ou l'étrangeté d'un homme, on cherchait ensuite à connaître la théorie qu'il y avait derrière, avant d'examiner la valeur des arguments et la cohérence du système.

En 1885, dans un livre publié chez Félix Alcan, F. Ogereau ne disait pas autre chose, en introduction à son Essai sur le système philosophique des stoïciens. Curieusement, on ne sait presque rien de ce professeur agrégé de l'âge d'or de la République, pas même son prénom (il n'est nommé partout que par son initiale, y compris dans les catalogues de l'époque). Une seule chose est sûre : son livre demeure l'une des meilleures introductions à la pensée de Zénon et de Chrysippe. Fondé sur les fragments rassemblés par Hans von Arnim, cet ouvrage qui a plus d'un siècle constitue, selon Jean-Baptiste Gourinat, "le premier grand exposé du système stoïcien en français et aucune étude de la même ampleur ne l'a rendu obsolète". C'est donc une heureuse initiative qu'a prise Encre Marine, petite maison courageuse, de rééditer cette somme oubliée (2). Heureuse initiative également, la naissance d'une nouvelle revue, sobrement intitulée Philosophie antique (3). André Laks et Michel Narcy, ses créateurs, deux chercheurs renommés, lui donnent pour objectif d'informer mais aussi d'innover, notamment par la publication d'études relatives aux renaissances et aux usages multiples des philosophies de l'Antiquité, du Moyen Age jusqu'à nos jours. Le premier numéro illustre cette orientation avec un important dossier sur "les figures de Socrate", où la peinture classique et l'opéra (mais si, on a fait chanter Socrate sur scène !) voisinent avec les silhouettes du philosophe chez Epictète ou Dion Chrysostome.

On trouvera d'autres exemples de ces recherches nouvelles sur les interprétations des Anciens à travers les âges dans le recueil d'articles de Monique Canto-Sperber intitulé Ethiques grecques (4). A côté d'exposés sur la morale de Platon et sur celle d'Aristote, on peut y apprendre comment l'Angleterre victorienne considérait la démocratie athénienne, ou comment les penseurs anglo-saxons d'aujourd'hui réinterprètent des notions aristotéliciennes. Car la philosophie antique ne cesse de voyager, dans l'espace comme dans le temps. En suivant ses pérégrinations, dont certaines sont fort singulières, on s'aperçoit que le vieux rêve d'une vie philosophique est indéracinable. Il change de continent, de langue, de contexte culturel ou d'horizon politique. Mais il persiste.

Pour s'en convaincre, on se reportera au travail surprenant que Patrice Vermeren, professeur à l'université Paris-VIII, vient de consacrer à la figure presque entièrement oubliée du philosophe Amédée Jacques (5). Ce dernier était en 1850, depuis une vingtaine d'années, professeur au lycée Louis-le-Grand. Pour son malheur, en 1847, cet enseignant éminent fonde avec quelques jeunes républicains une revue intitulée La Liberté de penser. Objectif : construire une "philosophie démocratique et populaire". On y professe, par exemple, qu'"esprit philosophique et esprit de liberté sont deux mots synonymes", ou encore que "la philosophie, en ce qui concerne l'homme, n'est que le commentaire de la démocratie". C'est assez pour se retrouver destitué de ses fonctions par l'Empire. Commence alors une aventure des plus curieuses. Amédée Jacques part en Amérique latine, dirige le Collège national de Buenos Aires, et meurt en 1865, rêvant toujours d'une démocratie des esprits. Moralité : les sages modernes ne peuvent faire d'impasse sur le politique.

Ce que confirme le rap. Vous avez bien lu : le rap. Richard Shusterman, dans Vivre la philosophie, montre comment le hip-hop new-yorkais ainsi que d'autres mouvements, notamment européens, ressemblent par plus d'un trait, dans leurs objectifs comme dans leurs propos, aux écoles de sagesse de l'Antiquité (6). Comme si le désir d'une philosophie pratique, conçue comme art de vivre global, renaissait aujourd'hui dans la culture populaire de manière sauvage et spontanée. Au-delà de l'anecdote, l'intérêt de ce livre est de montrer comment le pragmatisme, qui s'inspire aux Etats-Unis de l'œuvre de John Dewey, constitue un retour à l'orientation fondamentalement pratique de la philosophie antique.

On notera toutefois qu'il ne s'agit là nullement d'un retour explicite aux Grecs, à leurs thématiques propres ou à leurs systèmes. La question est plutôt de comprendre comment esthétique et éthique sont liées, pour nous, aujourd'hui. Mais n'était-ce pas, à l'évidence, une préoccupation fondatrice de l'hellénisme ? Il se pourrait bien, en fin de compte, que même en croyant s'éloigner des Anciens, on s'en rapproche encore.

 

(1) Dans un entretien avec Monique Canto-Sperber et Pierre Pellegrin qui ouvre le volume publié en hommage à Jacques Brunschwig, Le Style de la pensée, Les Belles Lettres, 576 p., 46 €.
(2) Préface et traduction des notes de J.-B. Gourinat, texte précédé d'une étude de Gilbert Romeyer-Dherbey, 382 p., 30 €.
(3) N° 1, 230 p., 18,30 € , Presses universitaires du Septentrion, BP 199, 59654 Villeneuve-d'Ascq Cedex.
(4) PUF, "Quadrige", 542 p., 15 €.
(5) Le Rêve démocratique de la philosophie. D'une rive à l'autre de l'Atlantique, suivi d'Essai de philosophie populaire, d'Amédée Jacques, L'Harmattan, "La philosophie en commun", 326 p., 26 €.
(6) Les Belles Lettres - Klincksieck, "Collection d'esthétique", 196 p., 18,30 €.

back